Fiche pratique : à quoi sert un journal de terrain?

A quoi sert le journal de terrain dans une enquête par observation directe?

Le journal de terrain est un support essentiel de la collecte des données et de la réflexion. Ce journal constitue la trace du travail d’enquête. C’est là que l’on consigne les données collectées à l’issue de chaque séance d’observation. Aux données s’ajoutent des réflexions méthodologiques, des pistes d’analyse sociologique, et des réflexions plus subjectives sur le rapport au terrain (auto-analyse).

La tenue régulière d’un journal de terrain (consignation de données et de réflexions autour de chaque séance d’observation) est le prérequis indispensable d’une enquête rigoureuse. L’écriture, dans l’enquête par observation, est le principal moyen de consignation des données (avec dans certains cas la photographie ou d’autres modalités d’enregistrement des données, audio ou vidéo), et c’est le support essentiel de l’analyse méthodologique et sociologique. Pour des raisons de mémorisation et de saisie des analyses et impressions qui apparaissent sur le vif, il est essentiel que ’écriture dans le journal de terrain se fasse le plus tôt possible après chaque séance d’observation, et impérativement le jour même. La déperdition d’information est très rapide si l’on n’écrit pas au fur et à mesure ; cela suppose d’organiser son temps en conséquence (prévoir un temps d’écriture après chaque séance d’observation).

Le journal de terrain est personnel, c’est une écriture pour soi qui se distingue du compte-rendu d’observation (ce dernier, qui répond à d’autres contraintes d’écriture, étant destiné à être diffusé).

Quel que soit le support adopté (matériel ou numérique), il est important que celui-ci permette de conserver la chronologie de l’écriture. Ceci permet de comparer plus facilement les différentes séquences d’observation, et ce sera utile a posteriori pour reconstituer les phases de construction de l’objet (évolution en parallèle de la grille d’observation et des analyses développées à partir du terrain). Concrètement, il s’agit d’utiliser un cahier plutôt que des feuilles volantes, et sur ordinateur utiliser un dispositif qui permet de retracer facilement les notes dans leur chronologie (écriture dans un fichier unique, logiciels de prise de note avec datation automatique…). Notez systématiquement la date dès que vous écrivez dans votre journal, même en dehors des séances d’observation.

A la fin de chaque séance d’observation, les notes d’observation prises sur le vif doivent être mises « au propre » dans le journal de terrain. L’idée du journal de terrain est issue de la tradition ethnographique, voulant que le chercheur remplisse chaque jour, ou à la fin de chaque séance de terrain, un journal dans lequel il expose le récit de ses journées d’observation ainsi que son rapport au milieu observé.

Finalement, vont se mêler dans le journal de terrain :

  • Des notes descriptives : Au niveau des données d’observation, le journal complètera les notes prises sur le vif (décomptes, caractéristiques des individus présents, bribes de propos entendus) avec des descriptions plus détaillées (description des lieux, description de séquences d’événements remémorées). Dans l’écriture descriptive, veiller à adopter le vocabulaire le plus neutre possible ; effort de dissociation de la description et des interprétations.
  • Des réflexions méthodologiques : Au niveau de la méthode, noter les conditions de l’entrée sur le terrain, l’évolution des relations avec les enquêtés, les difficultés particulières, en essayant de les analyser.
  • Des notes d’analyse : bribes d’interprétation, hypothèses, amorces de généralisation, connexion avec des concepts et théories sociologiques…
  • Des notes prospectives : idées sur la façon de se comporter lors de la prochaine séance d’observation, sur les choses à vérifier, à observer. Evolution de la grille d’observation.
  • NB : ce processus d’écriture par lequel on enchaîne description, ébauches d’analyse et notes prospectives (réorientation de la grille d’observation) correspond à la mise en pratique du travail d’élaboration théorique tel que le conçoit la grounded theory (cf Strauss et Corbin, 2003).
  • Des réflexions personnelles (impressions, jugements, convictions…) : le journal de terrain peut aussi servir de lieu d’expression de la subjectivité, on peut y écrire toutes ses impressions subjectives sur le terrain, positives ou négatives (admiration, rejet…). La construction d’une posture d’observation et d’analyse la plus objective possible passe par une prise de conscience de la subjectivité. Cette démarche d’auto-analyse est donc utile au fil du travail de terrain (avant, pendant et après).

Pour en savoir plus :

Beaud, Stéphane, et Weber, Florence 1998. Guide de l’enquête de terrain. Paris: La Découverte.

Emerson Robert, Fretz Rachel et Shaw Linda, 2011, Writing Ethnographic Fieldnotes, Chicago, University of Chicago Press

Noiriel Gérard et Weber Florence, 1990, “Journal de terrain, journal de recherche et auto-analyse,”. Genèses, vol. 2, p. 138–147.