Définir et analyser son rôle en tant qu’observateur/-trice sur le terrain

Rappel : Définition du travail de terrain selon E. Hughes, « jeu de rôle » de l’observateur et interaction enquêteur/enquêtés

« Le travail de terrain sera envisagé ici comme l’observation des gens in situ : il s’agit de les rencontrer là où ils se trouvent, de rester en leur compagnie en jouant un rôle qui, acceptable pour eux, permette d’observer de près certains de leurs comportements et d’en donner une description qui soit utile pour les sciences sociales tout en ne faisant pas de tort à ceux que l’on observe. Même dans le cas le plus favorable, il n’est pas facile de trouver la démarche appropriée ».

HUGHES, E.C. 1996. “La place du travail de terrain dans les sciences sociales.”, in Le regard sociologique, Paris: EHESS, p.267.

On désigne par statut/rôle de l’observateur la manière dont on se présente et se comporte sur le terrain, et/ou la manière dont on est perçu par les enquêtés (les deux ne coïncidant pas nécessairement). Deux éléments essentiels permettent de caractériser le statut d’un observateur sur un terrain particulier (ces paramètres sont fortement liés en pratique, mais il est utile de les distinguer analytiquement pour voir la diversité des statuts possibles):

  • Le degré et les modalités de participation
  • Le choix d’une observation à découvert (on se présente en tant que sociologue faisant une étude sociologique) ou incognito (on ne révèle pas aux enquêtés le fait qu’on est en train de faire une étude sociologique sur ce terrain).

La plupart du temps, l’alternative n’est pas aussi nette. On se trouve souvent dans des statuts intermédiaires, et le rôle qu’on adopte peut évoluer selon les moments de l’enquête de terrain : passage de la non-participation à la participation, présentation initiale à découvert suivie d’interactions avec d’autres acteurs à qui on ne révèle pas son statut de sociologue… Il importe toutefois de bien saisir ces deux grands paramètres, pour se situer par rapport à eux.

  • Le degré et les modalités de participation

Sur la question de la participation : va-t-on prendre un rôle déjà existant dans la situation étudiée (définition classique de l’observation participante) ? Ou se contenter d’une posture d’observation plus en retrait?

NB : il arrive souvent que la participation ne soit pas aussi nettement définie en termes de “rôle préexistant dans la situation” (rôles peu clair : cf foules, bandes..)

Les paramètres du choix :

  • La participation est-elle possible, et quels rôles pouvez-vous occuper dans la situation ?
  • Impact sur la relation enquêteur-enquêtés : dans quelle mesure la participation peut-elle faciliter votre acceptation par les enquêtés? Par le biais de la réciprocité (en prenant un rôle, vous rendez des services)? parce que cela vous permet de vous “fondre dans le paysage”?
  • Impact sur la collecte des données : à quelles données particulières, quels aspects du terrain, va-t-on pouvoir avoir accès par ce biais ? Réfléchir aux possibilités de mobilité induites par ce rôle : accès à des choses auxquelles on n’aurait pas accès en tant que simple observateur… mais aussi, parfois, restriction de la mobilité et de la possibilité de prise de note.
  • Intérêt du point de vue de l’analyse : la non-participation peut limiter la compréhension du fait d’une trop grande distance. Inversement, une participation intensive peut rendre plus difficile la mise à distance nécessaire pour l’analyse.

A préciser : êtes-vous dans une situation d’observation participante rétrospective (vous allez en tant qu’observateur sur un terrain sur lequel vous êtes déjà, ou avez été, en tant que participant)?

NB : même si vous avez l’impression de « ne pas participer », réfléchissez au rôle qui vous sera assigné par les enquêtés. (ex : j’observe, incognito et sans participer, un marché, mais je serai probablement perçu par les personnes en présence comme un.e client.e).

  • Observation à découvert ou incognito

Les paramètres du choix :

  1. Lien avec la question de l’accessibilité du terrain :

1er cas de figure : L’accès au terrain est-il impossible à découvert? Dans ce cas, êtes-vous objectivement capable d’une observation incognito (ex. : le rôle impose d’être une femme et vous êtes un homme; d’être noir et vous êtes blanc)?

2ème cas de figure : A l’inverse, dans beaucoup de lieux, vous pourrez accéder sans qu’on vous demande quoi que ce soit (vous étudiez un lieu public, un parc par ex.). Vous êtes donc incognito “par défaut”, en quelque sorte. La question sera alors de savoir si vous allez quand même vous présenter en tant que sociologue (et à qui?).

3ème cas de figure : L’entrée dans le lieu doit se négocier, elle impose une “présentation de soi”, et dans ce cas vous devrez choisir un rôle (incognito ou à découvert) à mettre en avant dans cette présentation.

  1. Avantages et inconvénients des deux rôles du point de vue scientifique : voir le tableau synthétique d’Anne-Marie Arborio et Pierre Fournier : ARBORIO, A.-M. et FOURNIER, P. (1999). L’enquête et ses méthodes : l’observation directe, Paris: Nathan, p.29
  2. Troisième paramètre qui joue beaucoup dans la décision : votre propre sentiment par rapport à ce choix. Certains se sentent plus à l’aise en restant incognito, alors que d’autres ne supporteront pas le fait de « mentir » aux enquêtés et préféreront être à découvert. Ce paramètre subjectif n’est pas négligeable, mais il faut tout de même peser l’intérêt scientifique de ces deux options.

Dans tous les cas, l’enquêteur aura souvent une impression d’étrangeté, d’usurpation, de « ne pas être à sa place ». C’est normal, c’est lié au fait d’être dans la situation pour une raison différente des autres, inhabituelle.

  1. Dernier paramètre essentiel à prendre en considération : la déontologie du travail de terrain. La situation est beaucoup moins régulée collectivement en France qu’ailleurs de ce point de vue (absence de code de conduite, charte éthique, cf séance du cours dédiée à ces questions), mais dans tous les cas la question se pose notamment dès lors que l’on ne travaille pas sur un lieu public complètement ouvert (où aucune présentation de soi n’est nécessaire).

Dans tous les cas, le choix de l’une ou l’autre posture devra être justifié en fonction de tous ces paramètres. Concrètement, dans la plupart des situations, on n’est pas à découvert pour tout le monde : il faudra préciser dans l’observation pour qui vous êtes « à découvert », et qui ne soupçonne pas les raisons scientifiques de votre présence.

Ces éléments caractérisant le rôle adopté par l’observateur/-trice sur le terrain sont donc à prendre essentiellement comme des points de repères par rapport auxquels on pourra décrire une relation d’enquête toujours plus complexe en réalité.

Pour en savoir plus :

Arborio Anne-Marie et Fournier Pierre, 1999, L’enquête et ses méthodes : l’observation directe, Paris, Nathan – 128.

Gold Raymond. 2003[1958],“Jeux de rôle sur le terrain. Observation et participation dans l’enquête sociologique,” L’enquête de terrain, D. Céfaï ed., Paris, La Découverte, p. 340–349.

Hughes Everett C, 1996,“La place du travail de terrain dans les sciences sociales,” Le regard sociologique, E.C. Hughes ed., Paris, Editions de l’EHESS, p. 267–279.

+ Exemples de travaux étudiés en cours sur le rôle adopté et les interactions enquêteur/-trice – enquêté.e.s :

Fournier, Pierre. 1996. « Des observations sous surveillance ». Genèses, (24), 103–119.

Le Renard, A. (2011). Partager des contraintes de genre avec les enquêtées. Quelques réflexions à partir du cas saoudien. Genèses, 81(4), 128–141.

Mainsant Gwénaëlle, 2008,“Prendre le rire au sérieux. La plaisanterie en milieu policier,” Politiques de l’enquête, D. Fassin and A. Bensa eds., Paris, La Découverte, p. 99–120.