Comment rédiger un compte-rendu d’observation?

Le compte-rendu d’observation prend la forme d’une argumentation sociologique à partir des données d’observation, qui devront être restituées au fil de l’analyse. Concrètement, cela signifie qu’on n’a pas une partie séparée dédiée à la restitution des données d’observation, puis une partie d’analyse. Le compte-rendu comprendra aussi une partie d’analyse méthodologique, dans laquelle vous ferez votre « récit d’enquête[1] ». Par rapport à la pratique habituelle, pour le CR que vous réaliserez dans le cadre de ce cours, la partie d’analyse méthodologique sera particulièrement importante (en pratique, plus développée que dans les exemples de travaux publiés que vous pourrez lire).

Il vous faudra donc veiller à ce que votre compte-rendu contienne ces trois éléments :

  1. Analyse méthodologique (pouvant faire l’objet d’une partie séparée)
  2. Restitution des observations (matériaux empiriques)
  3. Analyse sociologique (ces deux derniers éléments étant articulés : l’argumentation sociologique est développée à partir des données d’observation)

L’analyse méthodologique devra comporter les éléments suivants :

  • Explication du choix du terrain
  • Délimitation spatiale et temporelle du terrain (éventuellement : comment elle a évolué en fonction de l’évolution de la problématique) : quelles sont les limites géographiques du terrain ? Combien de séances d’observation et quand avez-vous observé ? (calendrier d’observation, sous forme de tableau par exemple)
  • Configuration du terrain (degré d’ouverture, condition d’accessibilité)
  • Objectifs de l’observation : objectifs initiaux, évolution du questionnement
  • Grille d’observation
  • Définition du rôle adopté en tant qu’observateur (à découvert ou incognito, degré de participation), explication du choix, variations (selon les perceptions des enquêté.e.s notamment) et évolutions éventuelles
  • Récit de l’entrée sur le terrain
  • Déroulement de l’enquête : difficultés rencontrées, stratégies de contournement, évolution de la problématique, évolution de la relation enquêteur-enquêtés
  • Evaluation de la portée et des limites de la stratégie d’enquête adoptée (de l’observation en général, et de l’observation telle que vous l’avez délimitée dans le cadre de cet exercice)

Analyse sociologique : Je vous donne ici quelques conseils généraux (valables au-delà du cas de ce CR d’observation dans lequel, pour des raisons liées à la limite de longueur et à l’objet du cours, l’analyse sociologique sera limitée) :

1- La principale difficulté du compte-rendu consiste à trouver le juste dosage entre empirie et théorie : éviter les deux écueils qui consistent à illustrer des théories préalables au moyen de données d’observation décontextualisées, voire à tenir un propos uniquement théorique, ou à l’inverse à restituer des données brutes en laissant au lecteur le soin d’en tirer quelque chose.

2– De façon plus positive, votre démarche doit être une démarche démonstrative : c’est-à-dire :

– Enoncer dès l’introduction une problématique, qui servira de fil conducteur à l’analyse. Cette problématique se déploiera en plusieurs axes d’analyse (correspondant à vos différentes parties).

Argumenter. C’est-à-dire : pour chaque argument théorique, vous devez développer une illustration empirique. A l’inverse, soyez aussi attentifs aux cas négatifs pour évaluer la portée de votre analyse : la surabondance d’exemples parfaits validant votre interprétation (ou telle ou telle théorie) n’est pas le meilleur critère de scientificité; être attentif à l’existence de cas qui ne valident pas votre interprétation vous permettra justement d’affiner cette dernière (ou pas, mais dans tous les cas cela vous permettra de reconnaître les limites éventuelles de votre interprétation). Sur ce point, cf Strauss Anselm et Corbin Juliet, 2003,“L’analyse de données selon la grounded theory. Procédures de codage et critères d’évaluation,” L’enquête de terrain, D. Cefaï ed., Paris, La Découverte, p. 363–379

3 – Du bon usage des concepts :

Vous allez être amené.e à mobiliser des concepts sociologiques pour éclairer certains aspects ou certains phénomènes de votre terrain. Attention : votre travail ne sera pas évalué sur l’abondance des concepts mobilisés, mais sur la rigueur et la pertinence de leur utilisation :

– Rigueur : tout concept doit être clairement défini, et associé à un.e auteur.e et une référence précis.

– Pertinence : il s’agit de bien justifier l’usage que vous faites de ce concept en lien avec votre terrain : cf logique démonstrative.

4- Distinguer les faits des interprétations

Distinguez nettement, dans votre écriture, ce qui relève de la description des faits et ce qui relève de vos interprétations. N’hésitez pas à employer des tournures d’écriture « lourdes » pour préciser qui parle quand vous écrivez (« selon X… », « comme l’indique Y observé dans tel contexte… », « sur la base de ces observations, on peut formuler l’hypothèse suivante… »).

5- Prendre en compte la situation d’enquête dans l’analyse des données

Tirez parti de la relation d’enquête en vue de la compréhension sociologique de votre terrain. Les interactions enquêteur-enquêtés sont des mines d’information et vous ouvrent des pistes d’analyse sociologique, il faut les prendre pour objet. Ceci signifie que les commentaires méthodologiques ne doivent pas être restreints à la partie méthodologique, mais ont toute leur place dans l’analyse si vous en tirez des conclusions sociologiques (vous pouvez les mobiliser à différents endroits, dans ces deux finalités distinctes : analyse méthodologique et analyse sociologique).

6- Proscrire les jugements de valeur : cela suppose d’expliciter (au moins pour soi) ses convictions, son rapport aux valeurs, pour s’efforcer d’anticiper dans quel sens la description et l’analyse risquent d’être orientés, et être attentif aux cas négatifs (cas qui contredisent votre théorie/vos convictions).

Restitution du matériau empirique : vous allez restituer au fil de votre analyse des données d’observation, soit au fil du texte sous forme de récit, soit de façon démarquée par rapport au corps de votre analyse (encadré, extrait de texte en retrait…). Ces données devront impérativement être contextualisées, c’est-à-dire que quelle que soit la forme de la restitution (extrait de conversation, description d’une interaction, photographie, etc), il faudra indiquer la source précise, le lieu et la date.

Quelques moyens de restitution des données d’observation :

  • Plan des lieux : impératif dans le cadre de cet exercice. Le plan peut aussi servir de support à des cartes de déambulation.
  • Description de séquences d’activité typiques
  • Récit d’une scène observée, à partir du journal de terrain
  • Extraits de conversations entendues en situation
  • Schémas explicatifs : ex. pour montrer les relations entre les personnes, ou entre les organisations.
  • L’organigramme pour une organisation
  • Portraits ou biographies
  • Copies de documents de première main.
  • Photographies

[1] Bizeul. (1998). “Le récit des conditions d’enquête: exploiter l’information en connaissance de cause.” Revue française de sociologie, vol.39, n.4,

Advertisements